Encadrer une œuvre d’art soi-même revient à empiler des éléments dans un ordre fixe. De l’avant vers l’arrière, on trouve le verre, le passe-partout, l’œuvre puis le carton de fond. Le tout tient dans la feuillure d’une baguette assemblée à coupe d’onglet. Trois nombres commandent le résultat, à savoir le format de feuillure, la fenêtre du passe-partout et la longueur de baguette. Ces trois calculs se font avant de couper la moindre baguette.
Le reste tient à un seul arbitrage, réversible ou définitif. Un montage propre se démonte sans laisser de trace sur l’œuvre. Cette exigence oriente le choix des cartons, des colles et du vitrage bien plus que celui de la moulure.

Trois décisions à prendre avant d’acheter le matériel
Avant de comparer des baguettes, trois questions se posent dans un ordre précis. Chacune contraint la suivante, et les traiter à l’envers coûte du matériel.
- Support. Papier, toile tendue sur châssis, textile ou photographie. Le papier impose un montage sous verre avec espace, la toile ne le supporte pas.
- Vitrage. Verre, acrylique ou rien du tout. Ce choix fixe l’épaisseur du sandwich et donc la profondeur de feuillure nécessaire.
- Réversibilité. Montage de conservation ou montage décoratif. Un contrecollage plein est définitif, une charnière au papier japon se retire à l’eau tiède.
Le matériel de base tient dans une caisse.
- Règle de coupe métallique, cutter à lame neuve, coupe-biseau pour le passe-partout.
- Équerre de menuisier, scie à onglet, presse à cadre ou serre-joints d’angle.
- Colle vinylique, papier de verre à grain fin, niveau à bulle.
Une lame émoussée déchire le carton au lieu de le trancher, et le biseau devient irrécupérable.
Le format annoncé d’un cadre est celui de la feuillure
Un cadre vendu en 30 × 40 ne mesure pas 30 cm sur 40 cm à l’extérieur. Le chiffre annoncé désigne le format de feuille, c’est-à-dire la surface d’appui intérieure. Verre, passe-partout, œuvre et carton de fond s’y logent ensemble. La feuillure réelle dépasse ce format de 1 à 2 mm selon la taille du cadre, pour que rien ne coince au montage.
- Mesurez le sandwich complet, pas l’œuvre seule ni le cadre par l’extérieur.
- Si vous fabriquez la baguette, tracez la feuillure à la dimension du sandwich plus 2 mm de jeu.
- Contrôlez aussi la profondeur. Verre de 2 mm, passe-partout de 1,5 mm et carton de fond de 2 mm réclament déjà près de 6 mm.
Les formats normalisés F, P et M et leur coquille récurrente
Les châssis toilés vendus en France suivent une nomenclature du XIXe siècle à trois familles. Figure, Paysage et Marine vont du plus ramassé au plus panoramique. Un même numéro désigne trois formats différents, et la dimension s’annonce toujours en commençant par le plus grand côté. Ces formats servent aussi de barème commercial. Le marché français chiffre encore une toile « au point », soit environ 60 euros le point en 2026 pour un artiste à cote modeste.
| N° | Figure (F) | Paysage (P) | Marine (M) |
|---|---|---|---|
| 4 | 33 × 24 | 33 × 22 | 33 × 19 |
| 6 | 41 × 33 | 41 × 27 | 41 × 24 |
| 8 | 46 × 38 | 46 × 33 | 46 × 27 |
| 10 | 55 × 46 | 55 × 38 | 55 × 33 |
| 12 | 61 × 50 | 61 × 46 | 61 × 38 |
| 15 | 65 × 54 | 65 × 50 | 65 × 46 |
| 20 | 73 × 60 | 73 × 54 | 73 × 50 |
| 25 | 81 × 65 | 81 × 60 | 81 × 54 |
| 30 | 92 × 73 | 92 × 65 | 92 × 60 |
| 40 | 100 × 81 | 100 × 73 | 100 × 65 |
Une règle de contrôle permet de vérifier n’importe quelle table de ce type. Pour un numéro donné, le premier chiffre reste identique dans les trois familles, seule la seconde dimension diminue de F vers M. La ligne 20 le montre avec ses trois 73. On rencontre pourtant le 10M donné à 45 × 33 au lieu de 55 × 33 dans des tables recopiées. Le 6F y apparaît parfois en 41 × 43 au lieu de 41 × 33. La règle du premier chiffre commun repère ces deux coquilles en une seconde.
Calculer un passe-partout sur un exemple chiffré
La fenêtre se calcule en premier, les marges ensuite. Le Centre de conservation du Québec recommande un chevauchement de 3 à 5 mm sur les bords de l’œuvre. En dessous, la feuille n’est plus maintenue et glisse derrière le carton. L’Institut canadien de conservation précise que la fenêtre se coupe en biseau à 45 degrés, un chant biseauté projetant moins d’ombre sur l’œuvre qu’une coupe à angle droit.

- Fenêtre = image moins deux fois le recouvrement. Œuvre de 20 × 30 cm, recouvrement de 4 mm, donc fenêtre de 19,2 × 29,2 cm.
- Marges latérales = (largeur du cadre – largeur de fenêtre) ÷ 2. Dans un cadre 40 × 50, cela donne (40 – 19,2) ÷ 2 = 10,4 cm.
- Marges verticales, 50 – 29,2 = 20,8 cm à répartir, soit 10,4 cm en haut et en bas si l’on partage à égalité.
- Compensation optique, on retire 8 mm en haut pour les ajouter en bas, soit 10,0 cm et 10,8 cm. Une marge basse égale paraît toujours trop courte.

Le carton se choisit dans les teintes secondaires de l’œuvre plutôt que dans sa couleur dominante, exactement comme on construirait une palette restreinte en peinture. Les cartons sans acide à pH neutre sont un minimum pour des dessins originaux sur papier. Un carton qualité archives quatre plis convient aux pièces auxquelles vous tenez.
La longueur de baguette se calcule avant l’achat
Une baguette coupée à 45 degrés est plus longue sur son arête extérieure que sur sa feuillure. L’écart vaut deux fois la largeur du profil, sur chacun des quatre côtés. La formule tient en une ligne: longueur totale = 2 × (largeur de feuillure + hauteur de feuillure) + 8 × largeur de la baguette.
- Feuillure de 40,2 × 50,2 cm, profil de 4 cm de large.
- 2 × (40,2 + 50,2) = 180,8 cm.
- 8 × 4 = 32 cm.
- Total théorique de 212,8 cm, plus environ 5 % de perte au trait de scie, soit 224 cm. On achète 2,40 m.

La précision angulaire compte autant que la longueur. Un rectangle demande quatre angles de 90 degrés, obtenus par huit coupes à 45 degrés. Si chaque coupe est courte d’un demi-degré, le circuit se referme sur 356 degrés au lieu de 360. Le dernier assemblage s’ouvre alors de 4 degrés, ce qui représente de l’ordre de 3 mm de jour visible sur un profil de 40 mm. Aucun mastic ne rattrape ce défaut de manière convaincante.
Assembler, monter et fermer dans le bon ordre
Les opérations s’enchaînent sans retour possible, puisque chaque étape referme la précédente. Travaillez sur un plan dégagé, recouvert d’un carton propre, avec l’œuvre encore rangée à plat à côté.
- Couper les quatre longueurs à la scie à onglet, deux par deux, en contrôlant chaque angle à l’équerre avant tout collage.
- Encoller les huit faces d’onglet à la colle vinylique, serrer à la presse à cadre, laisser prendre douze heures au minimum.
- Renforcer chaque angle par une agrafe plate ou une pointe enfoncée depuis le chant extérieur, puis poncer les arêtes au grain fin.
- Nettoyer le verre sur ses deux faces avec un produit sans ammoniaque, jamais vaporisé sur un cadre déjà monté.
- Empiler dans la feuillure le verre, le passe-partout, puis l’œuvre montée sur son carton de fond.
- Bloquer le sandwich avec des pointes de fixation ou des tourniquets, sans appuyer sur la vitre.
- Fermer le dos au papier kraft gommé sur tout le pourtour, puis poser les anneaux au tiers supérieur des montants.
Le sous-verre à pinces reste la solution la plus rapide pour un format courant. Il se démonte en trente secondes et coûte peu. En revanche il ne ferme rien, la poussière entre par les quatre côtés et l’œuvre touche la vitre si aucun passe-partout ne l’en écarte. Réservez-le aux affiches et aux reproductions.
Charnières réversibles et adhésifs à écarter
Le montage traditionnel fixe l’œuvre par le bord supérieur seulement. Le papier travaille avec l’humidité ambiante, il se dilate, il se contracte. Une feuille bloquée sur ses quatre côtés gondole en quelques saisons. Deux charnières en haut suffisent pour un format courant.
- Recommandé. Papier japon et colle d’amidon de blé, en charnière droite ou en T, selon la méthode publiée par l’Institut canadien de conservation.
- Accepté en encadrement traditionnel. Kraft gommé posé uniquement sur le bord haut, ou coins de montage qui ne collent rien du tout.
- À écarter. Ruban de masquage, adhésif transparent du commerce, double face. Ces produits jaunissent, migrent dans la fibre et arrachent la couche superficielle au retrait.
Le conseil du ruban de masquage circule beaucoup pour les aquarelles. Il vient de l’atelier de peinture, où le ruban sert à réserver des marges pendant le travail et se retire le jour même. Un encadrement doit tenir vingt ans, et l’adhésif acrylique de ce ruban migre bien avant. Pour une feuille qui gondole déjà, le bordage au papier gommé sur un carton de fond redonne une tension durable sans coller l’œuvre elle-même.
Ce qu’un vitrage ordinaire laisse réellement passer
Un verre clair transmet plus de 90 % de la lumière visible. Il n’arrête que les ultraviolets inférieurs à 300 nanomètres. La bande qui décolore les pigments et jaunit le papier se situe entre 300 et 380 nanomètres, exactement là où les filtres de conservation ont été conçus pour agir. Les guides professionnels d’encadrement placent à 97 % sur cette bande le seuil à partir duquel un vitrage mérite l’appellation anti-UV.
| Vitrage | Filtration UV | Reflets | Usage |
|---|---|---|---|
| Verre clair 2 mm | UV inférieurs à 300 nm seulement | Marqués | Affiches, reproductions |
| Verre antireflet mat | Identique au verre clair | Diffusés | Pièces éclairées de face |
| Verre de conservation | 97 à 99 % sur 300–380 nm | Marqués | Originaux, tirages signés |
| Acrylique filtrant | Jusqu’à 99 % selon la référence | Variables | Grands formats, transport |
Les catalogues d’encadrement annoncent parfois que le verre ordinaire filtre 40 à 50 % des ultraviolets, ce qui semble en désaccord avec la donnée précédente. Les deux chiffres portent sur des grandeurs différentes. Le premier couvre toute la bande ultraviolette, dont la partie courte est largement absorbée par le verre sodocalcique. Le second couvre la fraction résiduelle qui traverse et qui abîme. Un vitrage standard laisse donc passer l’essentiel du rayonnement nuisible, quelle que soit la façon de compter. L’acrylique, souvent appelé plexiglas, pèse moitié moins et ne se brise pas, en revanche il se charge en électricité statique et reste déconseillé devant un pastel.
Huile, aquarelle, gravure, photo: ce qui change au montage
La règle la plus répandue veut qu’une peinture à l’huile ne se mette jamais sous verre. Elle est exacte, mais souvent mal comprise. Son domaine est l’huile sur toile, dont le film continue de sécher pendant des années et qui condense derrière une vitre fermée. Les collages, les techniques mixtes sur papier et les tirages photographiques réclament au contraire un vitrage.
| Support | Sous verre | Fixation | Point de vigilance |
|---|---|---|---|
| Huile sur toile | Non | Pattes à ressort dans la feuillure | Marie-Louise ou caisse américaine |
| Acrylique sur châssis | Non | Vis depuis l’arrière | Bords peints à laisser visibles |
| Aquarelle, gouache | Oui | Charnières au bord haut | Espace obligatoire sous le verre |
| Gravure, lithographie | Oui | Charnières, jamais de coupe | Coup de planche à laisser apparent |
| Photographie | Oui | Coins de montage | Isolateur si pas de passe-partout |
| Broderie, textile | Oui | Tension et couture par l’arrière | Aucune découpe du support |
Trois termes se confondent souvent. Le passe-partout est un carton à fenêtre posé sur l’œuvre, sous le verre, et il crée l’espace qui empêche le contact. La Marie-Louise est une moulure plate, parfois recouverte de toile, insérée entre la baguette et le sujet sur les peintures. La caisse américaine entoure un châssis sans le couvrir et laisse un jour de quelques millimètres tout autour. Les palettes sobres relevées d’un seul accent, dominantes dans les tendances graphiques actuelles, fonctionnent pour les trois.
Ce que le montage maison ne devrait pas tenter
La méthode a des limites nettes, et les connaître fait partie du travail. Un encadreur facturait autour de 140 euros TTC une caisse américaine de 40 × 60 cm en 2023, ce qui donne un ordre de grandeur pour arbitrer entre son temps et son argent.
- Verre au-delà de 80 cm de côté, pour le poids, le risque de bris et la difficulté de coupe sans table adaptée.
- Pastels, fusains et sanguines, dont la matière friable se dépose sur le vitrage au moindre choc.
- Œuvres signées, numérotées ou anciennes, où une erreur de montage se paie sur la valeur.
- Toiles à retendre sur châssis, opération qui demande une pince à tendre et une main entraînée.
- Tout montage irréversible sur une pièce que vous n’avez pas produite vous-même.
Accrochage, lumière et hygrométrie après la fermeture
Un cadre fermé au kraft gommé sur tout le pourtour arrête la poussière, les insectes et une partie des variations d’humidité. La suite se joue sur le mur. Les encadreurs traditionnels retiennent 45 à 55 % d’humidité relative autour de 20 degrés pour qu’une œuvre bordée reste tendue.
- La BnF applique en exposition temporaire 18 degrés à un degré près, avec 55 % d’humidité relative à 5 % près pour le papier.
- Les photographies y sont conservées plus au sec, autour de 40 % d’humidité relative, toujours à 5 % près.
- Les variations doivent rester sous 5 % par heure, ce qui exclut les murs de salle de bains et les trumeaux de cheminée en service.
- Deux points d’accroche empêchent le cadre de pivoter et répartissent la charge sur les chevilles.
- Le centre de l’œuvre se place autour de 1,50 m du sol, hauteur de regard retenue par la plupart des accrochages muséaux. Une cimaise évite de percer un mur fragile.
L’écart entre ces valeurs et celles des ateliers n’est pas une contradiction. Une salle d’exposition régule son atmosphère, un salon subit la sienne. Chez soi, la stabilité prime sur la valeur absolue. Un mur intérieur sans soleil direct vaut mieux qu’un mur bien orienté équipé de verre filtrant, et aucun vitrage ne compense une exposition permanente en plein sud.
Article publié sur le site de Michel Leonardi, artiste plasticien et lithographe. Données vérifiées en août 2026.